« Innovation en Éducation » : des scientifiques en vitrine, des pseudosciences en coulisses
Lorsqu’on est chercheur, enseignant ou spécialiste de l’éducation, quoi de plus naturel que d’accepter de contribuer à une revue destinée aux parents et aux personnels éducatifs ?
C’est l’occasion de partager ses connaissances, de faire connaitre ses travaux et de participer à la diffusion d’informations sérieuses auprès d’un large public, d’autant plus lorsque la revue est soignée, affiche des ambitions éducatives généreuses et accueille déjà des contributions de personnalités reconnues.
À première vue, c’est exactement ce que propose le magazine « Innovation en Éducation ».
Pourtant, la qualité d’une contribution ne garantit pas le sérieux de la publication qui l’accueille. Derrière ce magazine se trouve Julien Péron, également à l’origine de NéoBienÊtre, du Festival pour l’école de la vie et des congrès « Innovation en Éducation ». Un ensemble d’activités où se côtoient des propositions éducatives intéressantes, des pratiques pseudoscientifiques, du développement personnel et des approches spirituelles, parfois particulièrement préoccupantes.
Cet écosystème a d’ailleurs fait l’objet de plusieurs alertes, notamment de la Miviludes et de l’Éducation nationale (cf plus loin).
C’est précisément la présence de contributions sérieuses dans cet environnement qui pose question. En associant des scientifiques reconnus et des personnalités aux pratiques contestables, une publication peut bénéficier d’une crédibilité que tous ses contenus ne méritent pas. Les noms, titres et travaux des premiers deviennent alors, volontairement ou non, des arguments de confiance pour l’ensemble, y compris pour des propositions qui ne reposent sur aucune base scientifique solide et qui pourraient se révéler dangereuses.
Il ne s’agit évidemment pas de reprocher à des chercheurs ou à des spécialistes d’avoir voulu partager leurs connaissances, encore moins de supposer qu’ils cautionnent les autres activités de Julien Péron. Beaucoup peuvent parfaitement ignorer le contexte dans lequel s’inscrit leur participation. En revanche, il est essentiel de comprendre à quoi leur notoriété peut servir, parfois bien au-delà de leur propre contribution.
Que trouve-t-on réellement derrière la vitrine séduisante « d’Innovation en Éducation » ? Quels risques cette confusion entre savoirs scientifiques et croyances fait-elle courir aux familles et aux personnels éducatifs ? Pourquoi les scientifiques et les autres contributeurs sérieux devraient-ils regarder de plus près où ils publient, et éventuellement reconsidérer leur participation ? Ces questions sont ici examinées, sources à l’appui.
Une revue qui a tout pour inspirer confiance
Le magazine « Innovation en Éducation » a de quoi séduire les parents, les enseignants et, plus largement, toutes les personnes qui s’intéressent à l’éducation. Créé en 2021, il propose tous les deux mois quelque 80 pages consacrées aux apprentissages, au développement des enfants et aux pratiques éducatives. La présentation est soignée, les sujets variés et les conseils se veulent concrets et accessibles. La revue met également en avant son impression sur papier recyclé et l’absence de publicité, ce qui peut renforcer l’impression d’indépendance éditoriale.
La présence de scientifiques et de spécialistes reconnus constitue un puissant argument de crédibilité. Sur son site de présentation, la revue valorise leurs qualifications et leurs travaux. Ainsi, le numéro 35, consacré aux écrans, met notamment en avant Franck Ramus, directeur de recherche au CNRS et membre du Conseil scientifique de l’Éducation nationale, Jean-Philippe Lachaux, chercheur en neurosciences spécialiste de l’attention, ou encore Serge Tisseron, psychiatre. Les sujets abordés, comme les effets des écrans sur les apprentissages, l’attention ou la santé mentale, correspondent à de véritables préoccupations éducatives.
Ce n’est pas un cas isolé, dans un précédent numéro, Jean-Luc Berthier, proviseur honoraire et spécialiste des sciences cognitives appliquées à l’éducation, signe un article intitulé « Je forme les profs à passer en Cogni’Classe ». Sur deux pages illustrées, il présente les fonctions cognitives mobilisées dans les apprentissages et leur prise en compte dans les pratiques enseignantes. Un sujet tout à fait légitime, porté par une personne expérimentée dans ce domaine.

Lise Bourbeau présentée parmi les « références reconnues », aux côtés de chercheurs en neurosciences et en psychologie
Pourtant, le mélange des genres est frappant dans la présentation des personnalités ayant déjà contribué au magazine.
Sous le titre « Des références reconnues », Lise Bourbeau figure aux côtés de chercheurs comme Olivier Houdé et Jean-Philippe Lachaux, sans aucune distinction. Cette figure du développement personnel, fondatrice d' »Écoute ton corps » et autrice des « 5 blessures qui empêchent d’être soi-même », prétend notamment que les maladies traduisent des blessures émotionnelles ou un manque d’amour de soi. La Miviludes a pourtant qualifié sa méthode de « non éprouvée » et dépourvue de reconnaissance en France. Ce n’est qu’un exemple : de nombreux autres contributeurs dépourvus de compétences scientifiques ou éducatives reconnues promeuvent également des théories douteuses dans les pages du magazine.
En présentant sur un pied d’égalité des chercheurs reconnus et des personnalités qui diffusent des croyances pseudoscientifiques, « Innovation en Éducation » brouille les frontières entre science et pseudoscience. Les qualifications des premiers rassurent le lectorat et contribuent à la crédibilité d’une publication qui offre également une tribune aux secondes. Voilà comment une revue peut transformer la réputation de quelques scientifiques en caution pour des contenus qui ne méritent pas cette confiance.
Quand le prestige scientifique devient un argument de vente
Cette respectabilité a aussi une valeur marchande : sur le site du magazine, les noms, photographies et qualifications des scientifiques sont mis en avant pour convaincre de commander ou de s’abonner. La caution scientifique devient ainsi un véritable levier commercial, dont les bénéfices ne se limitent pas aux ventes de la revue.
Plus préoccupant encore, cette caution scientifique peut profiter à l’ensemble des activités de Julien Péron, qui sont étroitement liées. Sur la page de présentation de son agence « Innovation en Éducation », celui-ci regroupe sous une même bannière la revue, les congrès, le Festival pour l’école de la vie, des podcasts, des films documentaires, des marches sur les chemins de St Jacques de Compostelle et diverses autres initiatives. Ces activités se valorisent mutuellement : le magazine offre notamment un pack de neuf conférences du congrès 2026 pour toute nouvelle souscription à un abonnement. Un lectorat attiré par des contributions scientifiques sérieuses peut ainsi être orienté vers tout un écosystème où circulent des intervenants, des méthodes et des propositions qui ne présentent pas les mêmes garanties de rigueur.
De scientifiques à influenceurs rémunérés : la curieuse proposition du magazine
Non contente d’utiliser la notoriété des scientifiques pour vendre son magazine, « Innovation en Éducation » propose même à certains de devenir ses relais commerciaux rémunérés ! C’est ce qu’a découvert une personne du monde de la recherche qui avait accepté de contribuer de bonne foi à la revue et qui m’a confié avoir commencé à regretter son choix après avoir reçu une proposition pour le moins inattendue : promouvoir le magazine auprès de son audience grâce à des liens affiliés rapportant 25 % de commission sur les ventes générées, avec des perspectives de gains pouvant atteindre plusieurs milliers d’euros par an. Cette sollicitation lui a fait prendre conscience du décalage entre la démarche de vulgarisation scientifique à laquelle elle pensait contribuer et la logique commerciale agressive du magazine.
Dans le courriel de sollicitation qui m’a été communiqué, la proposition est explicite : « Et si vos recommandations vous rapportaient vraiment ? » Le magazine invite ainsi ses contributeurs à « monétiser votre influence » en faisant la promotion de ses publications auprès de leur audience. Les éléments à ma disposition ne permettent toutefois pas de savoir si cette proposition est adressée à l’ensemble des contributeurs, ni depuis quand elle existe.
Après avoir bénéficié gratuitement de leur expertise et de leur notoriété, la revue leur propose donc de devenir ses représentants commerciaux, rémunérés à la commission. De la vulgarisation scientifique au marketing d’influence, il n’y a décidément qu’un pas !
Rappelons que cette activité commerciale implique des obligations de transparence. Conformément à l’article 5-2 de la loi du 9 juin 2023, une personne qui fait la promotion rémunérée d’un produit sur ses réseaux sociaux doit clairement signaler le caractère commercial de sa publication, y compris lorsque sa rémunération dépend des ventes réalisées grâce à des liens affiliés. Cette obligation ne concerne pas uniquement les influenceurs professionnels.
Reste à examiner ce que cette machine promotionnelle contribue à rendre crédible.
Derrière « Innovation en Éducation », un écosystème bien moins rassurant
Du bien être à l’éducation : la galaxie Julien Péron
Julien Péron a créé NéoBienÊtre, une agence de communication et un réseau de professionnels du bien être. Son annuaire de pseudothérapeutes donne une idée de l’univers qu’il promeut : on y trouve notamment des rubriques consacrées à la médecine quantique, à l’urinothérapie, à la reprogrammation de l’ADN, à la thérapie karmique, à la radiesthésie ou encore au désenvoûtement. Autant de pratiques relevant de croyances ou de pseudosciences, sans fondements thérapeutiques scientifiquement établis.

Ce mélange des genres n’a rien de récent. Dès 2016, le Festival pour l’école de la vie associait des conférences pédagogiques à des interventions consacrées à la pédagogie Steiner-Waldorf, à la kinésiologie éducative ou encore à la méditation pour les enfants. Henri Joyeux figurait également parmi les conférenciers.

Julien Péron a invité Thierry Casasnovas à son Festival pour l’école de la vie en 2016, après l’avoir interviewé en 2015 pour le podcast de NéoBienÊtre.
Thierry Casasnovas est mis en examen, depuis mars 2023, pour exercice illégal de la médecine et de la pharmacie, abus de faiblesse, abus de confiance, pratiques commerciales trompeuses, faux et usage de faux, abus de biens sociaux et blanchiment. Cela n’a pas empêché Julien Péron de poster une rediffusion de cette interview sur sa chaine Youtube en décembre 2023.
Brighter Minds : un exemple particulièrement révélateur
Les contenus publiés sur le site « Innovation en Éducation » montrent que ce mélange des genres ne relève pas seulement du passé. On y trouve par exemple un article promotionnel consacré à Brighter Minds, une méthode destinée aux enfants, qui prétend développer leurs capacités cognitives en stimulant notamment leur cerveau droit.
La méthode y est présentée comme fondée sur les neurosciences, avec des promesses de transformation intellectuelle et émotionnelle spectaculaires. Or, ces affirmations reposent notamment sur des neuromythes et ne sont pas étayées par des preuves scientifiques solides. Brighter Minds revendique même la possibilité de développer chez les enfants des capacités extraordinaires, comme identifier des couleurs ou lire les yeux bandés.
Plus grave, Brighter Minds est issu de la mouvance spirituelle Heartfulness, liée à la Shri Ram Chandra Mission, une organisation ayant fait l’objet de plusieurs signalements auprès de la Miviludes.
Cette méthode et ses liens sont analysés en détail dans mon article Brighter Minds ou méthode Alpha.
On est donc loin d’une simple diversité d’approches pédagogiques : la marque « Innovation en Éducation » donne de la visibilité à des méthodes pseudoscientifiques destinées aux enfants, dont certaines sont associées à des organisations faisant l’objet d’une vigilance institutionnelle pour dérives sectaires.
Des alertes officielles dès 2020
Ces inquiétudes ne sont ni nouvelles ni limitées à mes propres recherches.
Le 5 octobre 2020, la CARDIE de l’académie de Créteil publiait une alerte ministérielle concernant le quatrième congrès « Innovation en Éducation ». Le texte précisait que l’agence NéoBienÊtre avait fait l’objet d’une note d’alerte de la Miviludes en 2019 et que le programme du congrès réunissait notamment des personnes proposant des méthodes alternatives éloignées des questions pédagogiques et éducatives. Il appelait les personnels de l’Éducation nationale à une extrême vigilance.
De son côté, la Miviludes consacrait un passage de son rapport d’activité 2018-2020 (pp 44-45), au Festival pour l’école de la vie. Elle y relève la présence de pratiques et méthodes ayant fait l’objet de « signalements inquiétants » et souligne également le brouillage des compétences entre santé, éducation, développement personnel et formation professionnelle.
Autrement dit, l’Éducation nationale avait officiellement mis en garde contre le congrès avant même le lancement du magazine en 2021. Cette alerte ne vise pas directement la revue, mais elle concerne l’écosystème et les évènements auxquels celle-ci est aujourd’hui associée.
Progressif Media, extrême droite et éditeur du magazine : des liens documentés
L’environnement éditorial du magazine mérite lui aussi un examen attentif. Ses mentions légales désignent la société WinWin Partners comme éditrice du site, Julien Péron comme directeur de publication et Thomas Ghys comme responsable technique. Ce dernier est également présenté comme éditeur sur le site de la revue. Comme expliqué ci-après, cet éditeur est en fait une continuité de Progressif Media.
Thomas Ghys a été directeur général de Progressif Media, une agence de communication dont les collaborations avec des acteurs et influenceurs d’extrême droite ont été documentées par plusieurs enquêtes journalistiques. L’agence a notamment participé à la réalisation du site internet de Génération identitaire, organisation d’extrême droite dissoute en 2021. Dans une enquête publiée le 17 septembre 2024, La Lettre révèle également que Progressif Media met ses studios de tournage à disposition de personnalités de la droite radicale, citant notamment Thaïs d’Escufon, ancienne porte-parole de Génération identitaire devenue influenceuse.
Il existe des liens financiers entre Progressif Media et la galaxie Bolloré : dès janvier 2022, Vivendi, alors contrôlé par Vincent Bolloré, est entré au capital de l’agence à hauteur de 8,5 %. En octobre 2024, ses équipes ont même rejoint les locaux abritant CNews, Europe 1 et le JDD. Progressif Media a également été, aux côtés du Fonds du bien commun créé par Pierre-Édouard Stérin, l’un des partenaires financiers de « Pitch my church », un événement consacré aux influenceurs chrétiens.
Or, cette agence est directement liée à l’éditeur actuel d' »Innovation en Éducation ». WinWin Partners a été créée en 2021 sous le nom de Progressif Culture, la société était présidée par Progressif Media, qui lui a transféré une partie de ses actifs en 2024. Rebaptisée WinWin Partners, elle est depuis dirigée par Thomas Ghys, ancien directeur général de Progressif Media. Il existe donc une réelle continuité juridique, financière et humaine entre les deux sociétés, attestée par les annonces légales officielles.
Les collaborations documentées de Progressif Media avec des acteurs d’extrême droite, ajoutées à cette continuité entrepreneuriale et professionnelle, soulèvent des questions légitimes sur l’environnement éditorial et idéologique d’une revue qui revendique une mission d’information éducative et met en avant la caution de scientifiques reconnus.
Une respectabilité scientifique qui interroge
Le mécanisme est clair : les scientifiques apportent leur crédibilité à un magazine qui contribue en retour à légitimer des pratiques pseudoscientifiques, au sein d’un écosystème commercial et éditorial dont les ramifications s’étendent jusqu’aux réseaux d’influence d’extrême droite. Leur notoriété ne constitue donc pas seulement un argument de vente : elle contribue à donner une respectabilité à un ensemble d’activités et de pratiques auxquelles ils n’auraient probablement jamais accepté d’associer leur nom en connaissance de cause.
Scientifiques et spécialistes de l’éducation : votre crédibilité vous engage !
Avoir contribué à « Innovation en Éducation » sans connaitre les activités de Julien Péron peut être une erreur de vigilance. Continuer à lui apporter sa caution une fois ces informations connues devient un choix beaucoup plus difficile à défendre. La notoriété scientifique implique une responsabilité : celle de ne pas laisser son nom servir à légitimer des pratiques pseudoscientifiques.
Une prise de distance publique et explicite s’impose donc pour les scientifiques et spécialistes concernés, accompagnée, si nécessaire, d’une demande de retrait de leur nom ou de leurs travaux des supports promotionnels de la revue.
Avertir leurs collègues susceptibles d’être sollicités est tout aussi essentiel pour éviter que d’autres ne se retrouvent dans la même situation.
Les familles et les personnels éducatifs doivent également pouvoir distinguer la compétence de certains contributeurs de la fiabilité du média qui les accueille. Ces informations méritent donc d’être largement diffusées, notamment dans les milieux scientifiques et éducatifs, afin que chacun puisse faire des choix éclairés.
La vulgarisation scientifique est indispensable, mais la crédibilité des scientifiques ne doit pas devenir un argument commercial au service des pseudosciences.
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Pourquoi des liens vers des pages archivées ?
Comme dans de nombreux articles de Dérives scolaires, les liens renvoient volontairement vers des pages archivées, afin de ne pas générer de trafic vers des sites douteux et de conserver une trace des contenus tels qu’ils étaient accessibles au moment de mes recherches.
Une particularité mérite toutefois d’être signalée : les sites de NéoBienÊtre et du Festival pour l’école de la vie semblent indisponibles depuis plusieurs semaines. Je ne sais pas s’il s’agit d’une panne technique, d’une fermeture définitive ou même d’une volonté d’effacer un historique devenu gênant. Rien ne permet actuellement d’en déterminer la cause. Cette situation illustre en tout cas l’intérêt de conserver des archives : les contenus peuvent disparaitre, les traces restent accessibles.
